Critiqués en Espagne pour avoir refusé de porter entièrement un tee-shirt de soutien à Ceuta, Kylian Mbappé, Ibrahima Konaté et Vinicius Jr sont au cœur d’une violente polémique politique. France 24 revient sur cette affaire qui embrase l'Espagne, le Maroc et la France.
Une initiative de solidarité qui tourne à la querelle politique. Depuis mardi 15 septembre, Kylian Mbappé, Vinicius Junior et Ibrahima Konaté sont au cœur d'une polémique pour avoir refusé de porter entièrement un tee-shirt de soutien aux habitants de Ceuta. Une polémique qui a en réalité commencé plus tôt, avant de connaître son acmé avec le geste des Madrilènes.
Pourquoi cette initiative ?
L'initiative avait été lancée par l'Association des entrepreneurs de la communauté de Valence (AVE) pour soutenir la population de Ceuta. Cette ville espagnole, enclavée dans le territoire du Maroc, vit une crise humanitaire sans précédent depuis le 30 juillet avec l'entrée massive et illégale de 72 000 migrants, selon le gouvernement espagnol.
Si, selon le ministère espagnol de l'Intérieur, 70 000 migrants ont été rapatriés au Maroc, la situation reste compliquée dans cette ville de 80 000 habitants. Certains exilés mineurs continuent de vivre dans les rues et sur les plages de la ville tandis que le système social et hospitalier de l'enclave est saturé.
À (re)lire aussi"Nous n’avons aucune envie de rentrer" : à Ceuta, l'avenir en suspens des mineurs marocains
Face à la situation, l'AVE a organisé cette initiative en demandant aux trois clubs de la province de Valence (Levante, Villarreal, Elche) et à leurs adversaires de la cinquième journée de Liga de porter ce tee-shirt comme "marque de solidarité envers la ville autonome et tous les habitants qui traversent une situation particulièrement difficile depuis quelques semaines", selon le communiqué émis par Villarreal dimanche.
Le Marocain Ez Abde qualifié de "traître"
Mais l'initiative, qui devait voir les joueurs arborer à l'échauffement des tee-shirts "Nous sommes tous des Maquereaux" – surnom des habitants de Ceuta –, a tourné court. Lors du premier des trois matches dimanche, Levante – FC Barcelone, les Blaugranas ont refusé de porter le vêtement, ne souhaitant pas que le club soit associé à des sujets politiques.
Lors du second match, Villarreal – Betis Séville, les 22 joueurs ont mis le maillot. Parmi les joueurs sévillans à réaliser le geste, l'ailier international marocain Abdessamad Ezzalzouli dit "Ez Abde".
Or la question de Ceuta est sensible au Maroc, qui revendique Ceuta, tout comme l'enclave Melilla, comme part de son territoire national depuis l'indépendance en 1956. Le geste d'Ez Abde a ainsi été critiqué sur les réseaux sociaux, des internautes l'accusant de trahir son pays voire réclamant son exclusion de l'équipe nationale, dont il est un cadre.
Face au tollé, le joueur est sorti mardi de son silence sur Instagram. "Je tiens à clarifier une chose : à aucun moment le maillot qui faisait référence aux habitants de Ceuta n'a été utilisé dans un but politique ou par mépris pour mon peuple, le peuple marocain", a-t-il répondu.
"Ce n'est pas des excuses adressées à qui que ce soit", a-t-il martelé à propos de son message sur Instagram. "Je continuerai à garder la tête haute et à représenter mes racines avec fierté et (sens du) sacrifice."
Mbappé, Konaté et Vinicius critiqués
Le match de la soirée entre Elche et le Real Madrid remet une pièce dans la machine à polémiques. Lors de l'échauffement, Kylian Mbappé et son coéquipier brésilien Vinicius ne portent qu'à moitié le tee-shirt, cachant en partie le message. Le compatriote de Mbappé Ibrahima Konaté se contente lui de tenir le maillot à la main. Les trois joueurs madrilènes le retirent ensuite presque aussitôt avant d'aller serrer la main de leurs adversaires.
Image de couverture : MINIA CEUTA © France 2401:09
Selon un responsable du Real Madrid interrogé par Reuters, le club avait accepté la demande d’Elche de manifester ce soutien et de faire porter les maillots, mais respecte en tant qu'organisation le principe de liberté individuelle de ses joueurs.
Cependant, le Real Madrid s'est illustré récemment par ses propres initiatives concernant Ceuta. Avant le match de Ligue des champions face à l'Inter Milan le 8 septembre, le club avait fait distribuer des drapeaux de soutien à l'enclave. Puis une partie des supporters avait entonné des "Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend".
Mbappé est sorti du silence mercredi soir dans le quotidien madrilène AS : "C'était une position délicate, difficile, car au final, les gens pourraient penser que je suis contre les habitants de Ceuta, mais non, absolument pas. Je n'ai rien contre eux et je les soutiens à 100 % dans mes pensées. Mais je voulais aussi avoir une pensée pour toutes les personnes qui souffrent, car au fond, je suis humain et je ne veux pas hiérarchiser les souffrances", a expliqué l'attaquant du Real Madrid.
À lire aussi"Ne pas hiérarchiser les souffrances" : pourquoi Mbappé n'a pas porté le tee-shirt de soutien à Ceuta
"Ce que je pense du geste des joueurs du Real Madrid ? C'est mal. Refuser de mettre le tee-shirt en entier, c'est comme ne pas le mettre. Ce sont des actions institutionnelles, pas des actions individuelles où l'on peut donner son opinion personnelle", a réagi pour sa part le président de la Ligue espagnole de football, Javier Tebas, auprès de plusieurs médias espagnols.
Une polémique politique en Espagne et en France
Depuis six semaines, la crise de Ceuta est au cœur du débat politique en Espagne, et notamment entre le gouvernement du Premier ministre socialiste Pedro Sanchez et les oppositions de droite et d'extrême droite.
Ces oppositions se sont emparées du sujet : José Maria Figaredo, secrétaire général du groupe parlementaire du parti d'extrême droite Vox, a ainsi déclaré que ses compatriotes étaient "libres de se sentir indignés contre trois millionnaires vivant en Espagne et ne soutenant pas les Espagnols". Du côté du Parti populaire – conservateur –, la porte-parole Ester Muñoz parle de "profonde honte" et réclame des explications.
Le gouvernement espagnol, lui, défend prudemment les joueurs. La ministre de l'Éducation, de la Formation professionnelle et des Sports, Milagros Tolon, a qualifié le refus des footballeurs de "décision personnelle", sans les critiquer explicitement.
En France, l'extrême droite s'est également emparée du sujet. "Pourquoi se sentent-ils solidaires de toutes les souffrances du monde mais jamais de celles des Européens ?", a fait mine de s'interroger la députée européenne Marion Maréchal. "Ces mercenaires à basse morale n’ont aucun amour pour les Français, les Espagnols ou les Européens", a écrit pour sa part Kevin Nader, délégué départemental du Rassemblement national (RN) dans le Val-de-Marne.
Pour le parti d'extrême droite, l'occasion était trop belle. Le RN ne pardonne pas à Mbappé ses prises de position sur les violences policières et contre le parti lepéniste. "Moi, ça me touche, je sais ce que ça signifie et quelles conséquences cela peut avoir pour mon pays lorsque des gens comme eux arrivent aux commandes", déclarait-il ainsi en mai dans une interview à Vanity Fair.
FRANCE 24