La reprise de la guerre avec les États-Unis a ravivé les tensions au sein du pouvoir iranien entre partisans et adversaires des négociations avec Washington. Une enquête du New York Times met en lumière les luttes d'influence et le poids croissant de généraux tenant d'une ligne radicale au sein de la République islamique.
Des ultraconservateurs iraniens auraient délibérément fait échouer l'accord de paix conclu cet été avec les États-Unis. C'est ce que révèle une enquête du New York Times, parue le 13 septembre et basée sur des entretiens avec d'anciens et d'actuels responsables iraniens, ainsi que des membres des Gardiens de la révolution, le tout sous anonymat.
Quelques semaines après la signature d'un protocole d'accord mi-juin, des forces iraniennes ont attaqué, le 7 juillet, trois navires commerciaux dans le détroit d'Ormuz, mettant notamment le feu à un méthanier qatari. L'attaque a provoqué la colère du président Massoud Pezeshkian, alors en visite en Irak pour les funérailles de l'ancien Guide suprême Ali Khamenei, qui a découvert l'opération avec stupeur.
Selon cinq responsables iraniens cités par le New York Times, Massoud Pezeshkian a immédiatement appelé le général Ahmad Vahidi, commandant en chef des Gardiens de la révolution. Le président aurait alors dénoncé une opération "irresponsable" et demandé des explications.
Le général Vahidi lui aurait répondu qu'il n'avait pas autorisé la frappe, ni même en a été informé. Le Conseil suprême de sécurité nationale, l'une des plus hautes instances en Iran, chargé des questions de guerre et de négociations, aurait lui aussi été tenu à l'écart.
Le chef des Gardiens de la révolution iraniens, Ahmad Vahidi, lors des funérailles d'Ali Khamenei, à Téhéran, le 5 juillet 2026. © AFP
Une chaîne de commandement floue
Le quotidien américain affirme que des commandants sur le terrain auraient agi en vertu d'un ordre les autorisant à attaquer tout navire violant le contrôle iranien sur le détroit, et ce, sans attendre l'aval du commandement central des Gardiens de la révolution.
Ce jour-là, souligne le New York Times, le commandement militaire central des Gardiens n'a pas revendiqué l'attaque, contrairement à ce qui s'était produit lors d'autres opérations. Une information qui suggère que des commandants sur le terrain disposaient d'une marge de manœuvre importante.
Mais pour Mehrzad Boroujerdi, spécialiste de l'Iran et doyen du Collège des arts, des sciences et de l'éducation de l'université des sciences et technologies du Missouri, tout ceci doit être replacé dans le contexte de la guerre. "Avant le conflit, l'Iran suivait un modèle de prise de décision beaucoup plus centralisé. Mais le régime a décidé de conférer beaucoup plus de pouvoir exécutif à divers commandants sur le terrain, parce que les communications centrales risquaient d'être perturbées par la guerre. Et nous en sommes toujours à ce stade aujourd'hui", explique-t-il.
Selon le chercheur, "bon nombre de ces personnes ont reçu le pouvoir, en cas d'attaque, de prendre leurs propres décisions". Mais l'offensive contre trois navires juste après la conclusion d'un accord avec Washington dépasse, selon lui, leurs compétences. "Ça doit provenir de bien plus haut."
Hossein Taeb, homme de l'ombre
Selon trois des responsables iraniens interrogés par le New York Times, un ancien chef du renseignement des Gardiens, Hossein Taeb, fait figure de principal suspect.
Opposé à l'accord avec Washington, ce religieux de 63 ans, à la tête du renseignement pendant plus de vingt ans, aurait convaincu le nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei, que l'Iran avait commis une erreur en mettant fin à la guerre au mois de juin.
Figure influente au sein de l'appareil sécuritaire iranien, Hossein Taeb a récemment été nommé à la tête du Bassidj, la milice chargée, entre autres, de réprimer les contestations intérieures. Ce personnage influent aurait joué un rôle dans la désignation de Mojtaba Khamenei comme successeur d'Ali Khamenei, selon le journal américain.
Sur cette photo obtenue par l'AFP auprès de l'agence de presse iranienne Tasnim le 24 juin 2018, Hossein Taeb est alors chef des services de renseignement des Gardiens. © AFP (archive)
Pour Mehrzad Boroujerdi, Taeb "est le genre d'homme dont même les plus conservateurs ont peur, à cause de son côté manipulateur, et de sa vision complotiste".
Le chercheur doute toutefois que cet homme de l'ombre soit à l'origine de la décision de relancer la guerre. "J'ai du mal à croire qu'il ait pu ordonner seul une attaque, sans que d'autres hauts responsables aient collaboré avec lui, notamment le général Vahidi", estime Mehrzad Boroujerdi.
Une prudence exprimée également par Hamidreza Azizi, analyste senior spécialiste de l'Iran à l'International Crisis Group. "Une décision d'une telle ampleur – qui comportait un risque évident de reprise de la guerre avec les États-Unis – est très difficile à imaginer comme ayant été prise par un seul individu en dehors de la principale chaîne de commandement militaire et sécuritaire."
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Surtout, souligne-t-il, "il ne s'agissait pas d'un incident isolé". "Les attaques se sont répétées, l'Iran a ouvertement défendu ce qu'il considère comme son droit de contrôler le trafic maritime. Cette politique est devenue partie intégrante de la position officielle des forces armées." Pour le chercheur, cela "laisse penser qu'une décision plus large a été prise au sein de l'appareil sécuritaire".
Pezeshkian marginalisé, des Gardiens divisés ?
Il est en revanche tout à fait possible que Massoud Pezeshkian et certains membres du gouvernement n'aient pas été consultés à l'avance, ou qu'ils aient été placés devant le fait accompli, estiment les deux chercheurs. De même, le Conseil suprême de sécurité nationale, où siège le président, semble avoir été tenu à l'écart de la décision.
Le rôle du président iranien est de toute façon limité. En Iran, il peut facilement être écarté des décisions géopolitiques et endosse plutôt un rôle comparable à celui d'un Premier ministre. Les décisions du Conseil doivent être validées par le Guide suprême, non par lui.
"Les Gardiens de la révolution considèrent Pezeshkian comme une figure faible. Ils agissent comme une unité autonome, sans lui prêter beaucoup d'attention", explique Mehrzad Boroujerdi.
Mais si l'on en croit le New York Times, les tensions ne se limitent pas aux désaccords, même fréquents, entre le président et les Gardiens de la révolution. Ces derniers paraissent eux-mêmes divisés entre partisans et adversaires des négociations avec Washington.
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Face à des figures comme Mohammad Bagher Zolghadr, un vétéran des Gardiens de la révolution écarté de la tête du Conseil suprême de sécurité nationale pour sa radicalité, ou encore le général Vahidi, le chef du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, pourtant membre des Gardiens et conservateur, fait office de modéré.
Selon Mehrzad Boroujerdi, ce dernier serait plutôt pour un retour au protocole d'Islamabad qu'il a négocié en personne, en avril, avec le vice-président américain JD Vance, l'émissaire Steve Witkoff et le gendre de Donald Trump, Jared Kushner.
"Une partie importante des dirigeants – Pezeshkian et Ghalibaf, notamment – estime toujours que l'Iran doit, à terme, trouver une issue diplomatique, car les coûts économiques deviennent insoutenables", précise Hamidreza Azizi. "Le camp le plus dur, davantage tourné vers les questions sécuritaires, estime au contraire que la pression et l'escalade ciblée sont précisément ce qui a permis d'obtenir des concessions de Washington."
L'absence du Guide alimente un "vide politique"
Des tensions que seul le Guide suprême pourrait apaiser. Or celui-ci reste absent de la sphère publique. Mojtaba Khamenei n'a toujours pas été vu depuis sa prise de fonctions en mars, et les interrogations sur son pouvoir réel alimentent le flou autour de la chaîne de commandement.
Présent sur de nombreuses affiches, Mojtaba Khamenei n'est pas apparu non plus lors des funérailles de son père Ali Khamenei en juillet. © AFP, Atta Kenare
"L'absence de Mojtaba Khamenei a créé une sorte de vide politique", estime Mehrzad Boroujerdi. "Son père [Ali Khamenei] était un microgestionnaire qui décidait pratiquement de tout, de la politique économique aux confrontations militaires. Aujourd'hui, le fait qu'aucun dirigeant ne puisse approcher le nouveau Guide laisse la place aux manœuvres pour le pouvoir, parmi des politiciens entreprenants et ambitieux." Chacun peut ainsi "prétendre parler au nom du Guide".
Selon le New York Times, dans ce contexte, ce sont désormais les généraux ultraconservateurs qui tiennent le pays. Ils auraient même présenté au Conseil suprême de sécurité nationale un plan visant à intensifier les attaques contre les intérêts américains, avec l'aide des Houthis au Yémen et de groupes armés chiites en Irak.
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Ce plan est effectivement devenu réalité, les Houthis ont mené en quelques jours une offensive éclair sur la côte de la mer Rouge, tandis qu'en Arabie saoudite, des frappes de drones provenant d'Irak ont sévèrement endommagé le stratégique oléoduc saoudien Est-Ouest.
Sur les marchés, la nouvelle flambée des tensions se traduit déjà par une envolée des cours du pétrole. Le basculement du pouvoir entre les mains des généraux ultraconservateurs iraniens ne menace donc pas seulement l'équilibre du pays : il se paie déjà, bien au-delà de ses frontières.
FRANCE 24