Paris (France) (AFP) – Offres de service, recrutements, locations d'appartements... Depuis la fin des années 2010, les réseaux de prostitution se sont adaptés et opèrent en grande majorité en ligne. Un mode opératoire "dématérialisé" et une présence plus "dissimulée", qui rend les clients moins faciles à identifier.
Depuis 2016 et la loi de pénalisation les clients, l'approche des enquêteurs a aussi changé, explique à l'AFP Lénaïg Le Bail, cheffe jusqu'à début avril de l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) de la police nationale, qui s'occupe de la traite "à des fins d'exploitation sexuelle" et du proxénétisme. Entretien
Q: Quelles sont les évolutions au sein des services de police à la suite de la loi de 2016 sur la prostitution?
R: Cette loi a marqué un changement majeur dans la conception que le législateur a de la question prostitutionnelle et donc dans la façon de travailler des institutions françaises.
Les personnes en situation de prostitution ne sont plus poursuivies, ni susceptibles de faire l'objet des contraventions pour racolages qui existaient précédemment. Elles sont systématiquement considérées comme des victimes, que nous caractérisions ou non une forme d'exploitation de leur prostitution.
Dans le travail des forces de sécurité intérieure, le regard et l'appréhension de la personne prostituée ont donc évolué.
Q: Quels sont les nouveaux modes opératoires des réseaux de prostitution? Comment ont évolué les profils des proxénètes et des prostituées ?
R: Aujourd'hui, la prostitution et son exploitation se déroulent de plus en plus en milieu fermé, dans des appartements souvent loués en ligne sur des plateformes bien connues, généralement pour de courtes durées. Les victimes sont donc de plus en plus invisibles; elles sont régulièrement déplacées d'une semaine sur l'autre, d'une ville à une autre, d'un appartement à un autre, pour échapper à la vigilance des autorités, du voisinage ou encore des associations.
Nous observons cette évolution dans tous les pays d'Europe, quelle que soit la législation.
Elle est liée à l'évolution des modes de fonctionnement et des modes de consommation de la société: aujourd'hui, les gens achètent des biens et des services en ligne en choisissant sur des petites annonces. Un client qui veut avoir recours aux services d'une personne prostituée fait son choix en ligne pour, si possible, consommer à domicile ou à proximité de chez lui.
Nous avons clairement remarqué que depuis la fin des années 2010, la plupart des affaires qui sont traitées par les services d'enquêtes français portent majoritairement sur la prostitution exploitée de façon dissimulée dans des milieux fermés.
Ces dernières années, quelque 95% des victimes identifiées étaient exploitées en milieu fermé contre 5% sur la voie publique.
Q: La verbalisation des clients est-elle efficace?
R: Cette évolution des modes opératoires a engendré une plus grande difficulté à identifier les clients; ils sont plus faciles à détecter sur de la prostitution de voie publique, qui a généralement lieu dans des secteurs connus des services de police ou de gendarmerie locaux. La majorité des clients aujourd'hui verbalisés par les forces de l'ordre le sont donc sur des secteurs identifiés, et notamment les bois parisiens, où l'infraction est plus facile à établir.
L'identification des clients qui consomment de la prostitution en milieu fermé, notamment dans les appartements ou les hôtels, est plus difficile; cela nécessite des actes d'enquête un peu étoffés, des surveillances, la caractérisation du fait qu'il y a de la prostitution dans le logement ou dans l'endroit que nous avons ciblé.
Leur identification se fait donc essentiellement à l'aune d'enquêtes pour proxénétisme ou pour traite d'êtres humains; une charge qui revient encore aux enquêteurs, largement occupés par l'identification de groupes criminels et de proxénètes.
Il y a une marge de progression possible dans l'identification de plus de clients à l'aune de ces enquêtes mais il s'agit d'une mission chronophage. Etablir que quelqu'un est allé consommer un acte sexuel tarifé quand vous le voyez entrer et sortir d'un immeuble ne suffit pas; il faut des actes d'enquête supplémentaires.
C'est une des difficultés aujourd'hui et une des raisons pour lesquelles assez peu de clients sont poursuivis même si cela progresse d'année en année. Il y a une volonté d'améliorer cette verbalisation et ces poursuites, avec un objectif de cibler en particulier les clients qui ont recours à de la prostitution de personnes mineures.