Selon des médias ukrainiens, les forces russes ont commencé à quitter la flèche de Kinbourn, un petit bout de terre à l’ouest de Kherson qui a été l’un des lieux les plus stratégiques du début de la guerre d’invasion russe à grande échelle en 2022. Et maintenant ?
 

C’était la présence russe la plus à l’ouest en Ukraine. Les forces armées stationnées sur la flèche de Kinbourn, une étroite langue de terre entre le Dniepr et la mer Noire, dans le nord-ouest de la péninsule menant à la Crimée, ont commencé à se retirer, selon l'Institute for the Study of War (ISW) et plusieurs médias ukrainiens.

En raison du harcèlement ininterrompu des drones ukrainiens et des problèmes de ravitaillement, les soldats russes du 337e régiment ont été redéployés, d'après les constatations, lundi 8 juin, des forces de l’Atesh, un mouvement de résistance ukrainien à l’occupation russe en Crimée et dans le sud de l’Ukraine.

Vestige des ambitions militaires russes pour Odessa

Moscou n’a pas confirmé ce revers militaire dans une zone considérée par Kiev comme une priorité stratégique depuis 2022 en raison de la proximité des ports d’Odessa et de Mykolaïv. La flèche de Kinbourn débouche aussi sur l'estuaire du très important fleuve Dniepr au sud de Kherson.

Peu après sa prise par l’armée russe en juin 2022, les Ukrainiens avaient lancé plusieurs tentatives pour déloger l’ennemi de ce bout de terre long de 10 km et large d’environ 4 km.

Image de couverture : en Ukraine, des drones dopés à l'IA © France 2413:58

Kiev était même allé jusqu'à demander aux États-Unis d’inclure la restitution de la flèche de Kinbourn à tout plan de paix soumis à Vladimir Poutine lors d’une rencontre à Paris entre les délégations ukrainienne et américaine en avril 2025.

Durant les premières années de la guerre d’invasion de grande ampleur en Ukraine, cette zone avait une importance stratégique de premier plan. "Elle était considérée comme un tremplin éventuel aux ambitions militaires russes dans le sud de l’Ukraine, notamment pour une éventuelle bataille pour le contrôle d’Odessa", explique Tor Bukkvoll, spécialiste des questions militaires russes et de la guerre en Ukraine au Centre international d’études de défense et de sécurité de Finlande.

L’occupation de la flèche de Kinbourn permettait par ailleurs "d’avoir un certain contrôle sur l’estuaire du Dniepr et sur l’accès à Kherson", ajoute Will Kingston-Cox, spécialiste de la Russie et de la guerre en Ukraine à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.

Important pour la navigation en mer Noire ?

Avec le temps, la valeur stratégique de cette langue de terre a baissé, suggèrent les experts interrogés. D’abord parce que la Russie ne semble plus avoir de prétentions sérieuses sur Odessa, affirme Tor Bukkvoll. Ensuite, la situation à Kherson – ville reprise à la Russie par l’Ukraine en novembre 2022 – et autour du fleuve Dniepr semble s’être figée et le nerf de la guerre se situe dans les régions du Donbass et de Zaporijjia.

Pourtant, la "libération" – si elle venait à être confirmée – de cette zone demeure significative. Elle marque "une première étape indispensable vers la restauration d’une navigation sûre pour la marine marchande en mer Noire", assure Will Kingston-Cox.

Certes, "tant que la Russie contrôle la rive gauche du fleuve Dniepr dans cette région, l’accès à la mer Noire reste fortement compromis", reconnaît Frank Ledwidge, spécialiste des questions militaires dans la sphère soviétique à l'université de Portsmouth.

Mais un éventuel retrait de la flèche de Kinbourn ôte une première épine du pied des éventuels exportateurs ukrainiens voulant utiliser le port de Mykolaïv. "La Russie perd un important avant-poste pour la surveillance et le harcèlement par drones et artillerie du littoral ukrainien autour de Mykolaïv", assure Will Kingston-Cox.

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Le départ des forces russes "représente une victoire symbolique importante. C’est probablement même plus significatif que la valeur militaire de cette zone", souligne Tor Bukkvoll.

En effet, si l’Ukraine peut en reprendre intégralement le contrôle, "elle pourra se targuer d’avoir entièrement libéré la région de Mykolaïv", note Will Kingston-Cox. Elle avait déjà réussi à bouter les Russes hors de la périphérie de Mykolaïv à la fin de 2022 et au début de 2023, mais les Russes refusaient encore et toujours de lâcher la flèche de Kinbourn.

Un ravitaillement perturbé par les drones

Ce serait une réelle victoire pour la propagande ukrainienne "politiquement bienvenue en ce moment", ajoute Will Kingston-Cox. En effet, alors que la pression internationale s’accentue pour l’ouverture de négociations de paix, Volodymyr Zelensky pourrait s’en servir en cas de pourparlers pour prétendre que l’initiative militaire est du côté ukrainien.

Pour Frank Ledwidge, c’est aussi une manière habile d’attirer "l’attention là où cela les arrange le plus". Dans le Donbass ou la région de Kharkiv, la situation est beaucoup plus tendue. Plus au sud, l’Ukraine multiplie ces derniers jours les annonces sur des frappes de drones visant des infrastructures dans la région de la péninsule de Crimée. L’armée ukrainienne s’est ainsi vantée d’avoir sérieusement endommagé un pont reliant la Crimée au sud de l’Ukraine, d'avoir interrompu une liaison ferroviaire desservant la péninsule annexée par la Russie en 2014 et d’avoir frappé à de multiples reprises des sites pétroliers.

Au-delà de la portée symbolique et de l’effet de com’, le repli des forces russes représente aussi un cas d’école de "l’amélioration des capacités ukrainiennes à mener des frappes à moyenne distance pour déstabiliser les lignes de ravitaillement", assure Tor Bukkvoll.

En effet, ce retrait donne l’impression d’une Ukraine qui fait reculer la Russie sans se battre. Il n’y a en effet "pas eu d’assaut frontal entre forces ukrainiennes et russes" sur la flèche de Kinbourn. C’est la démonstration de l’inadéquation du système de ravitaillement mis en place au début du conflit à l’heure des drones omniprésents.

Ce sont essentiellement les drones ukrainiens qui ont rendu très compliqué le ravitaillement des troupes dans des zones aussi exposées. "Ce n’est pas impossible, mais face à la menace de drones, la Russie a pu se dire que l’importance de ce site n’était pas à la hauteur de l’investissement nécessaire pour sécuriser les lignes d’approvisionnement", résume Tor Bukkvoll.

Reste à savoir ce que l’Ukraine va faire de cette flèche de Kinbourn, si le retrait est bel et bien confirmé. L’armée va-t-elle tenter d’occuper la place ou alors cette région, emblématique des débuts de la guerre, va-t-elle devenir un no man’s land sous surveillance constante des drones russes et ukrainiens ? Si elle décide de tenter d'en prendre possession, encore lui faudra-t-il venir avec des démineurs et y installer des défenses antiaériennes.

FRANCE 24