Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, certains s'inquiètent d'une dérive fasciste de son administration. Par le passé, les idées d'extrême droite ont déjà essaimé aux États-Unis, notamment à la fin des années 1930. France 24 a interrogé des historiens pour savoir si la comparaison est aujourd'hui pertinente.
La photographie a fait le tour du monde. Le chef de la police américaine des frontières, Gregory Bovino, est apparu le 15 janvier marchant dans les rues de Minneapolis bottes au pied, vêtu d'un manteau rappelant des uniformes militaires des années 1930 et arborant une coupe rasée sur les tempes. Dans une ville en ébullition à la suite de la mort de Renee Nicole Good, une militante pacifiste abattue par un agent de la police fédérale de l'immigration, l'ICE, ce look n'est pas passé inaperçu, des opposants le comparant même à un nazi.
Le commandant Gregory Bovino (au centre), des douanes et de la protection des frontières des États-Unis, est entouré de ses collègues agents fédéraux lors d'une manifestation contre l'ICE devant le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple à Minneapolis, dans le Minnesota, le 15 janvier 2026. Octavio Jones, AFP
Cette image fait partie d'une longue série d'événements qui, depuis un an et le retour de Donald Trump au pouvoir, secouent les États-Unis. Des chasses aux migrants dans les rues. L'enlèvement du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro. Des menaces d'appropriation du Groenland. L'humiliation du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, à la Maison Blanche. Le bras tendu d'Elon Musk. Des intellectuels n'hésitent plus à qualifier l'administration du président américain de "fasciste".
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"Une nette dérive fasciste"
Spécialiste de la rhétorique du fascisme, ce mouvement d'extrême droite né en Italie en 1919, fondé sur la dictature d'un parti unique et un projet totalitaire, Matthew Parnell est prudent quant à l'utilisation de ce terme. Ce professeur de l'université Baylor, au Texas, n'a pas voulu l'utiliser lors du premier mandat de Donald Trump. "Le fascisme a une signification, une histoire et son emploi a tendance à détourner les discussions", souligne-t-il. Désormais, il n'a plus de réticence à le faire : "On observe une nette dérive fasciste durant son second mandat. Il se montre bien plus raciste et ouvertement violent. La brutalité des agents fédéraux dans les rues américaines, conjuguée à la politique étrangère agressive de Trump reproduit fidèlement les formes de répression et d'agression des plus tristement célèbres fascistes européens, tels qu'Hitler et Mussolini."
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"Le fascisme américain de 2026 se définit avant tout comme un mouvement raciste, nationaliste et sectaire visant à détruire la démocratie. Trump qualifie régulièrement ses adversaires politiques de 'communistes', de 'traîtres' ou de 'vermine'. Ses partisans reprennent sans cesse cette rhétorique et ont bâti un véritable culte de la personnalité autour de lui", précise-t-il en faisant allusion aux précédents courants fascistes qui ont essaimé aux États-Unis.
Des manifestants défilent pour protester contre l'utilisation, par le président Donald Trump, des forces de l'ordre fédérales et des troupes de la garde nationale à Washington, lors d'un rassemblement le long du corridor de la 14e rue, dans le nord-ouest de la ville, le 30 août 2025. Jose Luis Magana, AP
Croix gammées, chemises brunes et "Heil Hitler" aux États-Unis
Ce n'est en effet pas la première fois que ces idées se propagent sur le sol des États-Unis. Après la crise de 1929 et durant la Grande Dépression, plusieurs organisations fascistes ont vu le jour. "Nombre de ces groupes étaient une réaction au chaos économique du début des années 1930. Des millions d'Américains blancs se retrouvaient ruinés et cherchaient un coupable. Ces groupes leur ont alors proposé une solution politique à leurs problèmes : le fascisme. Les fascistes américains se présentaient ouvertement comme 'nationaux-socialistes' et arboraient même des croix gammées et portaient des chemises brunes !", décrit Matthew Parnell.
Le 18 juillet 1937, près de 1 000 hommes en uniforme, portant des brassards à croix gammée et brandissant des bannières nazies, défilent devant une tribune officielle dans le New Jersey, aux États-Unis. AP
Ces organisations d'extrême droite partageaient une vision commune nationaliste, prônaient la suprématie des hommes blancs chrétiens et la nécessité du recours à la violence pour atteindre leurs objectifs. La plus connue d'entre elles est le Bund germano-américain, fondé en 1936. "Il était dirigé par Fritz Kuhn, un immigrant allemand de 40 ans qui se proclamait le 'Führer américain'. Le Bund gérait des sections locales, des boutiques, des colonies de vacances, des brasseries et des journaux. Il dénonçait le 'melting-pot' comme une invention juive et jurait de faire des États-Unis 'un pays chrétien pour les Blancs'", raconte la sociologue Arlene Stein de l’université Rutgers dans le New Jersey.
Le Bund a compté jusqu'à 100 000 membres dans les régions où s'étaient concentrés les immigrants allemands, notamment dans le Midwest et le nord-est du pays. Un meeting organisé en 1939 au Madison Square Garden à New York a même rassemblé près de 20 000 Américains scandant "Heil Hitler" et effectuant le salut nazi dans cette salle connue pour accueillir des spectacles et événements sportifs.
La foule répond par un salut hitlérien, tandis que des membres en uniforme d'une garde d'honneur du Bund germano-américain défilent lors d'un rassemblement au Madison Square Garden de New York, aux États-Unis, le 20 février 1939. © AP Photo/File
Un "fascisme à l'américaine"
Comme le souligne l'historien français Olivier Burtin, spécialiste de l'histoire contemporaine des États-Unis, l'influence électorale de ces mouvements a été "limitée", mais, selon lui, "leur impact culturel et politique ne doit pas être sous-estimé" : "Ils ont contribué à banaliser certaines idées autoritaires, antisémites et xénophobes dans l'espace public. On peut parler d'un 'fascisme à l'américaine' dans la mesure où ces mouvements adaptaient les références fascistes européennes à l'histoire, aux symboles et aux institutions des États-Unis, sans chercher à abolir formellement la Constitution."
Après la Seconde Guerre mondiale, si ces organisations explicitement fascistes ont été marginalisées, "leurs idées ont survécu à travers des réseaux suprémacistes blancs, des mouvements anticommunistes radicaux et certaines traditions conspirationnistes", précise ce maître de conférences de l'université de Picardie Jules-Verne.
Des skinheads américains font un salut nazi à la fin d'une conférence de presse, dans le complexe de l'église suprémaciste blanche Aryan Nations, à Hayden Lake (Idaho), le 21 avril 1989. Gary Stewart, AP
Son confrère Matthew Parnell abonde : "Bien que ces groupes aient disparu, leurs idées, elles, ont persisté. Des centaines, voire des milliers d'organisations néonazies et fascistes ont émergé dans la seconde moitié du XXe siècle."
Ce professeur note des similitudes flagrantes entre les idées fascistes des années 1930 et les arguments avancés aujourd'hui par l'administration Trump. Il compare ainsi l'affirmation faite par le conseiller à la Sécurité Intérieure de Trump, Stephen Miller, selon qui "une culture cancéreuse communiste et woke" aurait envahi l'enseignement supérieur, à celle "presque identique avancée par le Bund germano-américain en 1939, qui laissait entendre que l'éducation américaine était infiltrée par des 'juifs marxistes'".
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Plus récemment, l'historien s'est alarmé en voyant les messages publiés par l'administration Trump sur ses comptes X : celui du département du Travail, "Une patrie, un peuple, un héritage", faisant référence directement selon lui au slogan nazi "Ein Volk, ein Reich, ein Führer", qui signifie "Un peuple, un empire, un chef" ; ou encore celui du département de la Sécurité intérieure, "Nous retrouverons notre foyer", tirée d'après Matthew Parnell "d'une chanson nationaliste blanche souvent entonnée par des militants fascistes aux États-Unis".
"One Homeland. One People. One Heritage", est-il écrit sur ce post du département américain du Travail sur X. © X, US Department of Labour
Un angle mort de l'histoire américaine
Pour ce professeur américain, il est ainsi primordial de retracer l'histoire du fascisme aux États-Unis : "Sans cela, les mouvements fascistes peuvent se dissimuler sous des apparences nouvelles ou patriotiques ; faute d'une analyse historique approfondie, le fascisme peut plus facilement se normaliser au sein des institutions traditionnelles, comme c'est précisément le cas sous l'administration Trump."
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Olivier Burtin partage le même point de vue. "S'en souvenir est essentiel, car ces mouvements rappellent que les États-Unis ne sont pas immunisés contre l'autoritarisme, affirme-t-il. Les années 1930 montrent comment des discours de haine, présentés comme patriotiques ou défensifs, peuvent prospérer en temps de crise économique et sociale. Cette mémoire permet de mieux identifier les signaux d'alerte dans le présent."
Un suprémaciste blanc brandit un drapeau nazi à l'entrée d'Emancipation Park à Charlottesville, une ville devenue un symbole du retour en force de l'extrême droite aux États-Unis pendant le premier mandat de Donald Trump, le 12 août 2017. Steve Helber, AP
Mais selon la sociologue Arlene Stein, les Américains souffrent d'une véritable amnésie à ce sujet. Pour son étude intitulée "Nous n'avons jamais été nazis", récemment publié dans la revue Memory Studies, elle a réalisé des entretiens avec des personnes qui se souvenaient du Bund dans leur communauté pendant leur enfance. Elle a pu constater que ces mouvements sont, depuis des décennies, "ridiculisés" et "pas pris au sérieux".
"La plupart des Américains ont un angle mort concernant la compréhension des mouvements d'extrême droite. Ils croient que le centre modéré l'emporte toujours et que les extrémistes de droite ne constituent que rarement, voire jamais, une menace réelle", analyse-t-elle. "En raison de l'héritage du maccarthysme et de la 'peur rouge', nous sommes beaucoup plus vigilants face à la menace que représentent les mouvements d'extrême gauche. L'histoire de l'extrême droite aux États-Unis n'est pas enseignée à l'école. Ou si elle l'est, elle est considérée comme une simple note de bas de page, une partie insignifiante de notre histoire", constate-t-elle avec regrets.
"Il faut croire les fascistes"
Malgré la situation actuelle et "le préjudice porté au système démocratique américain", Arlene Stein se veut optimiste : "Nous avons encore le pouvoir de destituer Trump et ses complices par les urnes, même s'ils utilisent la désinformation et des attaques contre le système électoral pour manipuler le processus d'élections libres et équitables. Les élections de mi-mandat de cette année seront un test crucial pour savoir si ce système est toujours capable de remplir sa mission et de refléter la volonté de la majorité."
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Son confrère Matthew Parnell est en revanche beaucoup plus alarmiste. Au regard du passé, il voit l'avenir des États-Unis comme particulièrement sombre. "Les fascistes ne cèdent pas le pouvoir de leur plein gré. Trump a évoqué à plusieurs reprises la possibilité de briguer un troisième mandat ou d'annuler l'élection. Il faut croire les fascistes quand ils disent ce genre de choses. Mes recherches sur l'Allemagne nazie m'indiquent que Trump cherchera le moindre prétexte pour reporter indéfiniment les élections de 2028, et les Américains doivent être prêts à descendre dans la rue si tel est le cas."
FRANCE 24