Fondée en 1963, la Conférence de Munich sur la sécurité fut d'abord pensée comme un instrument de dialogue pour rétablir la confiance entre l'Allemagne et les États-Unis, avant de devenir une plateforme mondiale de débats entre chefs d'État sur la politique étrangère et la sécurité. Retour sur les éditions les plus marquantes.
Pour Wolfgang Ischinger, le président de la Conférence de Munich sur la sécurité (MSC), qui a lieu du vendredi 13 au dimanche 15 février, l'ordre international est "en cours de destruction". Tel est le titre du rapport publié par sa fondation le 9 février. Résolument atlantiste, Wolfgang Ischinger ne s'attendait certainement pas, lorsqu'il était ambassadeur de l'Allemagne à Washington de 2001 à 2006, à ce que celui qui achève de détruire, 20 ans plus tard, l'ordre international hérité de l'après-guerre soit un président américain.
Pour l'organisateur de ce forum international consacré aux questions de coopération et de défense, l'administration Trump est "l'éléphant dans la pièce", qui ne laisse pas d'autre choix aux Européens que d'aborder de front la question de leur autonomie sur le plan de la sécurité, de l'énergie, de la technologie et de la finance.
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Un divorce difficile à imaginer à l'époque de la création de la MSC en 1963. Au cœur de la Guerre froide, son fondateur Ewald von Kleist (1922-2013), fils de résistants allemands au nazisme, cherche à renforcer la confiance entre l'Allemagne et les États-Unis. Lors de la première des 62 éditions, une cinquantaine d'invités, dont Henry Kissinger, alors professeur à Harvard, et Helmut Schmidt, député de Hambourg, qui deviendra chancelier de 1974 à 1982, échangent sur les défis de la sécurité mondiale, quelques mois après la crise des missiles de Cuba. Déjà, il est question des tensions qui secouent la relation transatlantique. Cette même année 1963, le président américain John Fitzgerald Kennedy pointe du doigt dans l'introduction de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis "les États membres de l'Otan (qui) ne paient pas leur juste part et vivent dans l'opulence".
Longtemps un petit rassemblement annuel, la Conférence de Munich sur la sécurité est d'abord un haut-parleur pour les chanceliers désireux d'afficher la volonté allemande de jouer un rôle plus important sur la scène internationale. C'est le cas d'Helmut Kohl (1982-1998) qui, en 1996, au lendemain de la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), souligne la vocation de l'Allemagne à "jouer un rôle actif dans la consolidation de la paix en Europe".
Caisse de résonance
La Conférence de Munich ne devient véritablement une caisse de résonance des soubresauts du monde qu'en février 2003, lorsque le secrétaire à la Défense des États-Unis, Donald Rumsfeld, s'en prend à la France et à l'Allemagne qu'il qualifie de "vieille Europe". Alors que Washington apprécie peu que Paris et Berlin s'opposent à l'invasion de l'Irak, Donald Rumsfeld insinue qu'il n'a d'autre choix que de compter sur la nouvelle Europe, celle des pays de l'Est, en particulier les nouveaux membres de l'Otan comme la Pologne, qui soutient les États-Unis. Une sortie aussi mémorable que celle du ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, qui lui répond à la fin de son discours : "Excusez-moi, je ne suis pas convaincu."
L'élargissement de l'Otan aux pays de l'Europe de l'Est ne manque pas de revenir sur la table quelques années plus tard. Lors de la conférence de 2007, le discours de Vladimir Poutine acte la rupture entre la Russie et le monde occidental, annonçant les guerres qui vont suivre – la Géorgie en 2008, puis l'Ukraine en 2014 et en 2022. "Je pense qu'il est évident que le processus d'élargissement de l'Otan n'a rien à voir avec la modernisation de l'alliance elle-même ou avec la sécurité en Europe. Au contraire, il s'agit d'un facteur de provocation grave, qui réduit le niveau de confiance mutuelle. Et nous avons le droit légitime de demander, franchement, contre qui cet élargissement est opéré", déclare le président russe.
À l'époque, peu de dirigeants occidentaux prennent la mesure de la menace. Au contraire, les organisateurs de la Conférence sur la sécurité sont aux anges lorsque le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton échangent le 5 février 2011 sur l'estrade munichoise les instruments de ratification du traité New Start sur le désarmement nucléaire – les termes de cet accord qui vient d'expirer le 6 février dernier limitaient à 700 le nombre de lanceurs nucléaires stratégiques déployés et à 1 550 le nombre de têtes nucléaires déployées sur ces lanceurs.
"Davos avec des armes"
Le premier mandat de Donald Trump est l'occasion, déjà, pour les Américains de multiplier les instructions à leurs alliés européens, sommés de dépenser plus pour leur défense et de se retirer de l'accord sur le nucléaire iranien de 2015. "La vérité est que nombre de nos alliés de l'Otan doivent encore faire davantage. Et les États-Unis attendent de chaque membre de l'Otan qu'il mette en place un plan crédible pour atteindre le seuil des 2 % (du PIB consacrés aux efforts de défense, NDLR). D'ici à 2024, nous attendons de tous nos alliés qu'ils investissent 20 % de leurs dépenses de défense dans les achats", déclare le vice-président américain Mike Pence en février 2019, à la tribune du grand raout munichois, que les diplomates ont désormais l'habitude de surnommer le "Davos avec des armes" ("Davos with Guns").
Jamais une administration américaine n'avait morigéné à ce point ses alliés européens. Une admonestation préfigurant une rupture transatlantique que le mandat de Joe Biden ne fait que retarder. En février 2021, le président démocrate affirme à Munich que "l'Amérique est de retour" devant le Premier ministre britannique Boris Johnson, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron. Les dirigeants occidentaux sont nettement moins enthousiastes lorsqu'un an plus tard, le 17 février 2022, le président ukrainien Volodymyr Zelensky les met en garde contre l'invasion russe imminente : "Nous allons protéger notre pays, avec ou sans le soutien de nos partenaires. Qu'il s'agisse de centaines d'armes modernes ou de 5 000 casques, nous apprécions tout autant ce soutien, mais tout le monde doit comprendre qu'il ne s'agit pas d'une sorte de don que l'Ukraine devrait rappeler ou mendier."
L'invasion de l'Ukraine par la Russie cinq jours plus tard paralyse d'abord les Européens, qui ne voient pas le chaos mondial poindre à l'horizon. Lors de la conférence de février 2024, J.D. Vance, alors sénateur de l'Ohio, les prévient pourtant que si Donald Trump est réélu président, les États-Unis cesseront de fournir des armes à l'Ukraine et tourneront le dos à l'Europe. Sa diatribe un an plus tard, sur la même estrade à Munich, stupéfie les Européens. En attaquant l'Europe libérale, coupable à ses yeux de ne "pas respecter la liberté d'expression" et de se "laisser submerger par l'immigration, au risque de noyer sa civilisation", le vice-président américain annonce ni plus ni moins la rupture entre les États-Unis et l'Europe.
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Les Européens comprennent qu'ils vont devoir investir massivement dans leurs budgets de défense et qu'ils vont également devoir se mettre d'accord sur la façon de gérer la rupture transatlantique et la fin de la guerre en Ukraine, sans que ce soit au détriment de Kiev. Alors que ce jour-là, le directeur la Conférence de Munich sur la sécurité, Wolfgang Ischinger, ne peut s'empêcher de pleurer, lui qui, toute sa vie, s'est battu pour préserver cet ordre mondial, qui a maintenu depuis 1945 la paix sur le continent européen, se veut aujourd'hui lucide face aux nouvelles dynamiques en cours. Plateforme de débats, la Conférence de Munich entend s'intéresser cette année aux évolutions en matière de sécurité en Europe et en Asie, ainsi qu'aux changements dans les domaines du commerce et de la coopération au développement. Avec, donc, un éléphant dans la pièce : le discours du secrétaire d'État américain Marco Rubio, prévu samedi 14 février et qui est de loin le plus attendu.