Persécutées dans leur pays d'origine, elles espéraient débuter une nouvelle vie aux États-Unis. Elles ont été expulsées au Cameroun, où elles n'ont aucune attache. France 24 a enquêté avec Forbidden Stories sur la situation de plusieurs migrantes africaines accueillies dans un centre de Yaoundé, après leur expulsion par l'administration Trump, en vertu d'un accord secret négocié entre les dirigeants des deux pays.
"Bienvenue sur le site temporaire d'hébergement des migrants”. Dans un quartier résidentiel de Yaoundé, la capitale camerounaise, un complexe gouvernemental a été transformé en centre d’accueil.
Derrière de hauts murs ocres, une vingtaine de personnes cohabitent dans des dortoirs spartiates équipés de lits superposés.
Quelques jours après son arrivée, Barbara* tente tant bien que mal de prendre ses marques. "Je me sens vraiment très mal, je n'ai pas de famille ici, je ne connais personne et la plupart des gens parlent français”, se désole-t-elle, en anglais.
Persécutée dans son pays d’origine, l’Éthiopie, la jeune femme avait fui aux États-Unis, où elle espérait pouvoir débuter une nouvelle vie. Mais un jour d’avril 2026, elle a été expulsée, sans préavis, par les autorités américaines vers le Cameroun, un pays qui lui est totalement étranger.
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"Ils m’ont mis dans un avion et j’ai atterri ici”
Barbara explique avoir quitté sa région natale, le Tigré, à cause de la guerre entre les forces régionales et le gouvernement qui a fait quelque 600 000 morts entre 2020 et 2024.
Fin 2024, elle se rend d’abord au Brésil puis rejoint la frontière américaine à bord d’un bus. Arrêtée par les gardes-frontières, elle est envoyée dans un centre de détention de l'ICE en Louisiane. Quelques mois plus tard, elle obtient d'un juge américain une "suspension d'expulsion" (withholding of removal), une protection qui empêche le renvoi d'une personne dans son pays d'origine si elle risque d'y être persécutée.
Malgré cette mesure, Barbara est maintenue en détention encore plusieurs mois. Jusqu'à cette date fatidique du 28 avril 2026. "Des policiers sont venus me chercher et m’ont dit que je devais rentrer. J’étais très choquée. Ils m’ont mis dans un avion et j’ai atterri ici”, au Cameroun, explique-t-elle.
Au centre de Yaoundé, les pensionnaires, originaires d’une dizaine de pays africains - Angola, République démocratique du Congo, Éthiopie, Ghana, Kenya, Maroc, Sénégal, Sierra Leone et Zimbabwe – ont tous des trajectoires similaires.
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Soraya* explique avoir fui le Ghana après que des proches ont découvert son orientation sexuelle. "À Accra, des personnes de mon entourage me cherchent, ils veulent ma mort” s’alarme la jeune femme. Elle aussi avait obtenu une mesure de protection aux États-Unis avant d’être soudainement expulsée par avion, sans préavis.
Le "site temporaire d'hébergement des migrants”, à Yaoundé. © Forbidden Stories
Une brèche de la loi sur l'immigration
Pour obtenir une "suspension d'expulsion" aux États-Unis, une personne doit démontrer qu’elle a plus de 50 % de risque d’être persécutée dans son pays d’origine pour des critères de race, religion, nationalité, appartenance à un groupe social ou pour ses opinions politiques.
Mais cette protection, distincte du droit d'asile, n'interdit pas les expulsions vers d'autres pays considérés comme "sûrs", où les personnes ne seraient pas exposées à ces dangers et où leurs droits seraient respectés.
Une brèche dans laquelle s'est engouffrée l’administration Trump. Le président américain, qui a promis de mettre fin à ce qu'il a qualifié d’"invasion” migratoire, a multiplié ces derniers mois les accords bilatéraux avec des pays tiers. Objectif : y expulser les migrants qui ne peuvent être renvoyés directement chez eux et décourager ceux qui seraient tenter de suivre leur exemple.
"C’est justement par ce que ces personnes bénéficient d'une protection aux États-Unis qu’ils les envoient ici” souligne l’avocat camerounais Joseph Awah Fru, qui tente de venir en aide aux migrants de Yaoundé. "Les États-Unis avaient besoin d’un ‘pays vierge’”.
Accord négocié en secret
Plus de 35 "deals” ont ainsi été signés, dont une majorité avec des pays sud-américains (Mexique, Panama, Salvador ou Costa Rica) et africains (Cameroun, Ghana, Sierra Leone, République démocratique du Congo, Eswatini, Centrafrique ou Guinée Equatoriale), conduisant à l’expulsion de plus de 25 000 personnes.
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Alors que l'administration Trump accélère les expulsions, une grande opacité demeure quant au contenu même de ces accords. "Il s’agit pour la plupart d’accords secrets que les gouvernements n’ont pas soumis à l’approbation du Parlement. Il n’y a ni visibilité, ni transparence” explique Béatrice Njeri, avocate kenyane, membre d’une coalition de défense des droits des déportés.
"Ils sont détenus dans des conditions quasi militaires, traités comme des prisonniers. Ils ont le plus souvent un accès très limité à un avocat pour connaître les options qui s'offrent à eux, car les gouvernements veulent les contraindre à retourner chez eux, malgré le danger”, poursuit l’avocate.
Dans le cas du Cameroun, le seul document dévoilé publiquement attestant de l'accord est un échange de notes diplomatiques qui a eu lieu en décembre, publié en juin 2026 par le département d'État américain. Les deux parties y conviennent d'"arranger le transfert, depuis les États-Unis vers le Cameroun, de certains ressortissants de pays tiers".
Yaoundé s'engage à traiter ces personnes dans le respect de ses "obligations légales internationales" et assure qu'elles "ne seront pas soumises à la persécution ou à la torture au Cameroun", ni dans aucun pays vers lequel il pourrait ensuite les transférer.
Document : note diplomatique de l'ambassade des États-Unis au Cameroun
Les conditions de cet accord demeurent quant à elles mystérieuses. Selon le New York Times, il serait lié à la pression financière exercée par Washington. Les États-Unis auraient menacé de suspendre un versement de 30 millions de dollars destinés au Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) du Cameroun, rapportait fin mars le journal américain.
Un montant finalement débloqué le 9 janvier, selon le site du gouvernement américain, soit 6 jours avant le décollage de l’avion transportant les premiers migrants depuis la Louisiane. Les autorités américaines indiquent que ce financement est destiné à "faciliter les négociations concernant les ressortissants de pays tiers".
De son côté, le HCR nie que ce financement est dédié au transfert de migrants et affirme que les donations sont "affectées et utilisées conformément à son mandat".
Contactée par France 24, une source proche du gouvernement camerounais confirme, de son côté, qu'un accord a été scellé avec les États-Unis, négocié par le président Paul Biya lui-même, avant l'arrivée des premiers expulsés au Cameroun. Un accord conclu en toute confidentialité qui viserait à "améliorer" la relation entre les deux pays et renforcer la coopération dans les domaines économiques et sécuritaires. Contactée, la présidence n'a pas répondu à nos questions.
Et fin août, les deux pays ont organisé leur "premier dialogue économique et commercial" à Yaoundé. Les États-Unis ont annoncé un investissement de 7 milliards de dollars au Cameroun dans divers domaines dont la technologie, les minerais critiques, les infrastructures ou bien encore l’énergie.
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Expulsés sans papiers
À Yaoundé, les expulsés expliquent avoir été privés de tout repère et en premier lieu de leurs passeports, conservés par les autorités américaines au moment de leur départ. "À notre arrivée, nous n’avions pas le droit de sortir du centre, on était traités comme des criminels” explique Soraya, arrivée lors du tout premier vol vers le Cameroun, le 15 janvier 2026.
The Deportation Project : les coulisses de l'enquête
Au sein d'un consortium de 26 médias internationaux coordonné par Forbidden Stories, France 24 a enquêté sur les accords secrets conclus entre l'administration Trump et plusieurs pays africains, désignés comme "pays tiers", prêts à accueillir des personnes sans papiers arrêtées par l'ICE aux États-Unis.
Du Ghana au Cameroun, en passant par l'Eswatini, nos journalistes ont suivi pendant plusieurs mois le destin brisé de personnes abandonnées dans des pays avec lesquels elles n'ont aucun lien. Leur enquête révèle les négociations menées en coulisses pour organiser ces transferts.
"Pour protester, nous avons décidé de faire une grève de la faim, c’est pour cela qu’ils nous ont dit qu’ils allaient nous fournir des pièces d’identité nous permettant de nous déplacer librement. Mais ils ne nous ont donné qu’un bout de papier valable deux mois, à montrer en cas de contrôle de police”, poursuit-elle.
"Les migrants sont logés et nourris mais ils n’ont pas d’argent” explique leur avocat Joseph Awah Fru. "Ils peuvent sortir mais les autorités ont averti qu’elles ne seraient pas responsables s’il leur arrive quelque chose. Leur liberté est brisée”, déplore-t-il.
"Quand vous n'avez pas vos papiers dans un pays, vous êtes tenu de restreindre vos déplacements" explique, de son côté, la source proche du gouvernement.
Depuis de longues semaines, l’avocat multiplie les visites au centre pour tenter de faire valoir leurs droits. Le 5 août, Joseph Awah Fru a intenté un recours au nom des 36 migrants expulsés au Cameroun entre janvier et mai 2026 auprès du tribunal administratif de Yaoundé. Il tente de faire suspendre l'accord avec les États-Unis et d'empêcher ces expulsions synonymes de risques de persécution et de torture.
"À partir du moment où le Cameroun accepte de prendre ces gens sur son territoire, sa responsabilité est de les protéger comme des réfugiés” explique-t-il. Un combat que l’avocat mène seul et non sans difficultés.
Document : recours déposé au Tribunal administratif de Yaoundé
Pression constante
Lors de sa première visite au centre, le 17 février 2026, Joseph Awa Fru, alors accompagné de quatre journalistes, a été arrêté et détenu brièvement par la police judiciaire, accentuant le climat de peur parmi les expulsés qui refusent pour la plupart tout contact avec les médias.
Durant leur détention, les journalistes ont été contraints de supprimer leurs vidéos et prévenus par la police qu'ils ne devaient plus travailler sur ce sujet. Un "malheureux incident du fait de quelques policiers zélés", affirme pour sa part la source proche du gouvernement. "Il n'y a pas d'omerta sur cette affaire", assure-t-il.
Le Cameroun n'a pourtant pas donné suite à notre demande de visa journalistique, déposée dans le cadre de cette enquête. Les témoignages d'expulsés ont été recueillis à distance, faute de pouvoir nous rendre sur place.
La source proche du gouvernement affirme, par ailleurs, que le Cameroun est "une terre d'hospitalité" où les expulsés "sont bien traités". Les migrants auraient d'ailleurs reçu la visite de plusieurs officiels, des ministères de la Justice et des Relations extérieures.
Ils ont également rencontré des représentants de deux organisations onusiennes, le HCR, qui accompagne les réfugiés, et l'OIM (Organisation internationale des migrations). Cette dernière joue un rôle de premier plan auprès des pensionnaires du centre. Elle assiste notamment les expulsés qui décident de retourner dans leur pays d'origine.
"Les représentants de l'OIM ne nous disent pas qu’ils vont nous forcer à retourner dans nos pays mais qu’ils peuvent nous aider si nous souhaitons le faire” explique l’un d’eux. "Les représentants du gouvernement, eux, nous disent qu’il faut que nous rentrions dans nos pays”, poursuit-il.
"Lorsqu'une personne nous demande de la renvoyer dans son pays d'origine (...) nous ne le faisons qu'après un accompagnement personnalisé et une évaluation des besoins en matière de protection" assure l'OIM, affirmant que cette décision doit être prise "librement".
"Notre engagement ne constitue en aucun cas une approbation des décisions qui ont conduit à l'expulsion de ces personnes", indique son porte-parole.
"Ils attendent juste que l’on craque"
Malgré leur situation difficile, Barbara et Soraya espèrent, avec l’aide de leur avocat, obtenir l’asile au Cameroun. "J’ai entendu qu’il y avait des problèmes au niveau des droits humains ici” s’inquiète la première. "Mais si je retourne dans mon pays je sais ce qu’il va arriver, je n’ai pas le choix”.
"Ici, on se réveille et chaque journée est la même que la veille” confie Soraya. "Nous devons quémander pour tout, ils attendent juste que l’on craque et que l’on accepte de rentrer. Mais la plupart d’entre nous ne pouvons pas rentrer. C’est également mon cas, même si je sais que le Cameroun n’est pas plus sûr pour moi”. Ironie du sort, Soraya a été renvoyée dans un pays où la législation sur l’homosexualité est encore plus répressive que dans son pays d’origine. Les relations homosexuelles sont passibles de peines de prison pouvant aller jusqu’à cinq années d’enfermement contre trois au Ghana.
Parmi les premiers expulsés vers le Cameroun, deux autres femmes, originaires du Maroc, avaient, comme Soraya, obtenu une mesure de protection aux États-Unis du fait de leur orientation sexuelle. Elles ont décidé de rentrer dans leur pays d’origine malgré les risques, faisant le choix de la clandestinité plutôt que de l’enfermement.
Gisèle, une autre pensionnaire du centre, a quant à elle renoncé à son projet d’asile au Cameroun pour des raisons de santé. Atteinte d’une maladie de la thyroïde, cette victime de la guerre entre la République démocratique du Congo et le Rwanda n’a jamais pu obtenir ses médicaments au centre de Yaoundé, malgré ses demandes répétées.
Craignant que sa santé ne se détériore, la jeune femme a finalement accepté son expulsion en RD Congo, cinq mois après son arrivée au centre.
*Les noms ont été modifiés à la demande des intéressées